Améliorer la productivité agricole en levant les contraintes liées au développement des exploitations agricoles familiales

Au Sénégal, de nombreux travaux ont permis d’identifier des contraintes majeures au développement des exploitations agricoles familiales. Les plus importantes sont celles relatives à l’adoption et à l’utilisation des résultats de la recherche et des innovations technologiques pour améliorer la productivité agricole. Pour desserrer ces contraintes, la Commission de la Communauté des Etats en l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dans le cadre de sa Politique agricole commune, appuyée par la Banque mondiale, a mis en place depuis 2007, un ambitieux programme, dénommée Programme de Productivité Agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAAO), en vue d'intensifier la production, la diffusion et l'adoption de technologies améliorées dans des filières prioritaires des produits agricoles des pays participants dont le Sénégal.

Le Sénégal a assuré sur l’étendue du territoire national, le testing et la diffusion à grande échelle de nombreuses technologies parmi lesquelles : la table de traitement artisanal de l’huile d’arachide, la machine décortiqueuse de fonio, des techniques d’élimination de la mouche des mangues, des techniques d’amélioration de l’aviculture villageoise et des variétés améliorées de semences accompagnées de leurs itinéraires techniques dans les filières mil, maïs, riz, sésame, sorgho.

Dans le cadre de ce programme, le Consortium pour la Recherche économique et sociale (CRES) a réalisé pour le compte de l’Unité de Coordination technique (UCT) du PPAAO Sénégal, une série d’évaluations d’impact qui ont permis de mesurer le niveau de diffusion et d’adoption de ces nouvelles technologies, leurs effets sur les productions, les rendements, les revenus, la situation nutritionnelle des ménages, etc.

Les principales questions qui ont été examinées au cours des évaluations du CRES sont liées : (i) aux niveaux d’adoption des technologies et les facteurs explicatifs ; (ii) au poids des femmes et des jeunes dans les différentes filières ; (iii) aux rendements obtenus par les adoptants ; (iv) à la rentabilité des technologies ; (v) aux niveaux de revenus des ménages ; (vi)  aux impacts des technologies diffusées sur les productions et les revenus des producteurs ruraux, le statut nutritionnel des ménages, l’insécurité alimentaire, etc. ; (vii) aux enseignements à tirer des deux phases du programme.

Les développements qui suivent présentent de façon sommaire trois des 11 projets évalués dans ce programme : le mil, la mouche des mangues et la décortiqueuse de fonio.

A - EVALUATION DE L’IMPACT DE LA DIFFUSION DE VARIETES ET D’ITINERAIRES TECHNIQUES DE PRODUCTION DE MIL

1. Introduction

Le mil, première céréale cultivée au Sénégal, occupe une place de choix dans l’alimentation des populations, notamment en milieu rural. Cependant, les performances de la filière restent encore faibles à cause de plusieurs facteurs que sont, entre autres, le système de rotation biannuelle, l’utilisation de semences personnelles ou « tout venant » et le non-respect des itinéraires techniques.

Une analyse sur le long terme (1961-2014) de l’évolution de la production fait ressortir son instabilité avec un taux de croissance annuel moyen faible de la production nationale (+0,78%) largement inférieur à celui de la population (+2,9%). Cette augmentation lente de la production s’explique certes par les aléas climatiques, mais aussi par une faible augmentation des rendements et une tendance à la baisse des superficies allouées à cette culture. Les possibilités d’extension des superficies cultivables en mil étant très limitées, l’option stratégique d’amélioration des niveaux de rendement s’impose. Dans ce contexte, la disponibilité de semences de mil en quantité et en qualité est le défi majeur pour améliorer les niveaux de productivité actuels.

Pour apporter sa contribution à l’atteinte des objectifs définis par le gouvernement du Sénégal dans le cadre du PSE, le Programme de Productivité agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAO/WAAPP) a financé des projets d’amélioration de la productivité du mil. Les différentes technologies diffusées portent sur l’utilisation des semences de qualité, le renforcement des capacités des producteurs pour un respect des bonnes pratiques agricoles et la facilitation de la commercialisation par le biais de la contractualisation. Pour chaque projet, il a été défini les localités, le paquet technologique utilisé, la période concerné et l’institution coordonnatrice.

Trois projets ont été financés dans le cadre de la première phase du PPAAO pour la période 2011-2012 : « Projet de diffusion des Bonnes Pratiques Culturales du Mil dans le Bassin Arachidier Nord coordonné par l’Agence Nationale de Conseil Agricole et Rural (ANCAR) » ; « Projet de diffusion d’un modèle de technologies d’amélioration de la productivité, la production et la commercialisation de mil de qualité dans la Zone Bassin Arachidier Sud coordonné par l’ANCAR »; « Projet de promotion d’itinéraires de cultures améliorées de Mil et Sorgho dans le Centre Sud du Bassin Arachidier coordonné par le Centre national de recherches agronomiques de l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA/CNRA) ».

Les trois autres projets concernés par cette évaluation ont été financés dans le cadre de la deuxième phase du PPAAO pour la période 2013-2016. La coordination de ces projets est assurée par l’ANCAR. Deux projets couvrent le Bassin arachidier et un la zone du Sénégal Oriental et Haute Casamance : « Projet de diffusion à grande échelle de nouvelles variétés de mil et sorgho dans le Bassin Arachidier » ; « Projet de diffusion à grande échelle d’un paquet de technologies d’amélioration de la production et de la commercialisation de mil de qualité dans le bassin arachidier » ; « Projet de diffusion à grande échelle d’un modèle de technologies d’amélioration de la productivité et la commercialisation de maïs, du mil et du sorgho de qualité dans la zone du Sénégal Oriental et Haute Casamance ».

La présente étude du CRES, cherche à évaluer l’impact de l’introduction et de l’adoption de la technologie sur la production et le rendement du mil dans le projet pilote et de la situation de référence dans la diffusion.

2. Méthodologie et résultats

La construction de l’échantillon a comporté quatre phases : la construction d’une base de sondage, le recensement des producteurs bénéficiaires et non bénéficiaires des projets dans un échantillon de villages, l’appariement entre les bénéficiaires et les non bénéficiaires et la sélection de l’échantillon final de producteurs. Une enquête a été menée dans chaque département. Le suivi, le contrôle et la correction des données ont été effectués par un dispositif de suivi et de contrôle de la qualité des données. Au total, un échantillon de 1 021 individus a été interviewé dont 636 (62%) bénéficiaires et 385 (38%) non bénéficiaires.

  • Le taux global d’adoption de 54% est relativement élevé.

Chez les producteurs bénéficiaires des projets, 54 % connaissent, ont testé et continuent à utiliser les technologies diffusées. 26 % d’entre eux l’ont juste testé et 20% sont restés au stade connaissance.

L’analyse des résultats selon le sexe montre la même tendance aussi chez les hommes que les femmes (figure 17). Les jeunes ont le niveau d’adoption le plus faible. En considérant le niveau d’instruction, il ressort que les producteurs ayant les niveaux d’instruction secondaire ou supérieure ont aussi les niveaux d’adoption les plus élevés. Selon la variété, le Souna 3 a le niveau d’adoption le plus élevé. L’adoption est aussi favorisée par la résidence dans la zone géographique « Bassin arachidier » et le nombre de responsables de parcelles dans le ménage 

  • Les variétés Souna 3 et Thialack 2 ont des rendements élevés

L’analyse de l’évolution des rendements moyens selon les variétés montre une tendance à la hausse de 2013 à 2015 pour les variétés Souna 3 et Thialack 2. Les valeurs obtenues sont supérieures aux moyennes nationales de plus de 15% en 2013 et de plus de 30% en 2014. En les comparant aux rendements moyens des producteurs non bénéficiaires, les hausses sont  supérieures à 50%. Concernant le SOSAT et l’ICTP, les rendeent obtenu sont, en général, inférieurs aux moyennes nationales.

  • La variété Souna 3 s’est révélée  plus rentable que le Thialack 2, le SOSAT et l’ICTP 

Les résultats obtenus de l’enquête montrent que pour l’année 2015, seule la variété souna 3 a dégagé un  bénéfice de 17 842 FCFA par hectare. Avec un rendement moyen estimée à 825 kg à l’hectare, le chiffre d’affaires de 148 500 FCFA a permis de couvrir les charges estimée à 130 657 FCFA. Quant aux variétés Thialack 2, SOSAT et ICTP 8203, les manques à gagner  par hectare sont respectivement 29 924 FCFA, 12 412 FCFA et 7 342 FCFA. 

  • La mesure des impacts des variétés distribuées par le projet sur le rendement, la vente et la production.

La variété Souna 3 a un effet positif mais non significatif sur le rendement, la vente et la production en 2015. Les résultats mettent aussi en évidence un effet positif et significatif du Thialack 2 et de l’ICPT 82-03 sur la vente en 2015. Les utilisateurs du Thialack 2 ont en une vente supérieure de 135 966 FCFA  par rapport aux non utilisateurs alors que pour le SOSAT ce différentiel est estimé à 21 925 FCFA.

  • La manière dont les variétés distribuées par le projet affectent le ménage est différente d’une variété à une autre.

Si la Souna 3 n’a pas eu d’effet sur le rendement, les ventes et la production, il a en revanche un effet positif et significatif sur les dépenses du ménage en éducation, en santé et en alimentation. Toutefois, cela ne se reflète pas sur la qualité de l’alimentation puisque l’effet sur la quantité de viande n’est pas significatif. Le SOSAT également augmente de manière significative les dépenses alimentaires et réduit de manière significative l’insécurité alimentaire. L’ICPT 82-03 impacte aussi de manière positive les dépenses alimentaires du ménage. En ce qui concerne le Thialack 2, l’augmentation de vente mise en évidence précédemment ne se reflète pas au niveau du ménage puisqu’il n’a aucun effet sur les dépenses du ménage ou le statut nutritionnel.

3. Conclusion et recommandations

Cette étude porte sur l’évaluation d’impact de six projets financés dans le cadre du programme PPAAO. Les différentes technologies diffusées portent généralement sur l’utilisation des semences de qualité, le renforcement des capacités des producteurs pour un respect des bonnes pratiques agricoles et la facilitation de la commercialisation par le biais de la contractualisation

L’analyse des dispositifs mis en place montre une certaine diversité selon les projets mais également l’importance des sites de démonstration ou champs écoles paysans dans le renforcement des capacités. Près de la moitié des personnes interviewés connait les technologies diffusées ; en outre 54% d’entre eux l’ont testé et adopté. L’analyse des facteurs de l’adoption des variétés de semences certifiées de mil a montré la sensibilisation, le nombre de visites d’un conseiller agricole et le nombre de responsables de parcelles dans le ménage sont les principaux déterminants. Les résultats négatifs obtenus avec la diffusion s’explique par cela avec plus de 20% des producteurs qui déclarent n’avoir jamais reçu la visite de CAR.

L’analyse d’impact a permis de montrer que l’adoption des variétés a un effet sur les dépenses du ménage en éducation, en santé et en alimentation.

Les principales recommandations issues de cette étude sont :

  • Pour améliorer l’adoption de ces variétés de semences, le PPAAO doit mettre l’accent sur la sensibilisation grâce à un dispositif de conseillers agricoles ;
  • Pour une meilleure diffusion des technologies, il est essentiel d’avoir un meilleur suivi du dispositif de renforcement de capacité avec notamment, les visites et la qualité des formations sur les techniques culturales.                                                       

B - EVALUATION DE L’IMPACT DE LA LUTTE CONTRE LA MOUCHE DES MANGUES DANS LES REGIONS DE DAKAR ET THIES

1. Introduction

La mangue est l’un des principaux fruits exportés au Sénégal avec un volume de près de 15 000 tonnes en 2014. Selon le rapport de l’ASEPEX de décembre 2012, le secteur a généré environ 8 milliards de francs CFA et a créé 33 600 emplois dont 40 % de femmes.

En dépit de ces chiffres encourageants, la filière est confrontée à un certain nombre de contraintes qui entravent son développement. L’une des principales contraintes est l’invasion d’une mouche d’origine asiatique dénommée Bactrocera dorsalis Ex invadens qui engendre des dégâts considérables pour les producteurs. Selon le rapport de l’ANCAR, les pertes causées par cette mouche peuvent atteindre 80% de la production totale ; ce qui occasionne, au passage, une baisse considérable de revenus pour les producteurs entrainant ainsi des conséquences désastreuses en termes de pauvreté et de vulnérabilité. En réaction à cette situation inquiétante, la Direction de zone de l’ANCAR, en partenariat avec la (DZ) /(BMC) et la Coopérative nationale pour le développement de l’horticulture s’est proposée de conduire deux projets : la diffusion de technologies de lutte contre la mouche des mangues dans les régions de Dakar et Thiès et la diffusion à grande échelle d’un paquet de technologies pour lutte contre la mouche des mangues. La présente étude réalisée par le CRES cherche à évaluer l’impact de l’introduction d’un paquet de technologies pour lutter contre la mouche des mangues.

Zone d’intervention

Le projet pilote a concerné quatorze communautés rurales de la zone de production de mangue situées essentiellement dans les Niayes et un peu Dakar plateau (commune de Sangalkam et Yenne). Par contre la phase diffusion à grande échelle a profité à 6 000 ha de vergers et 08 marchés répartis dans vingt (20) communautés rurales de la zone des Niayes et 1 500 ha dans la région de Ziguinchor (05CR) à raison de 300 ha par CR et 02 marchés (01 à Ziguinchor et 01 à Bignona).

Technologie diffusée

Quatre paquets de technologies sont diffusés dans le cadre de ce projet :

  • La Technique d’Elimination de la mouche mâle (TEM) avec le Malatrap
  • Le traitement foliaire avec le Succes Appat
  • Le traitement foliaire avec le Neemland Rakkal
  • La lutte prophylactique

2. Méthodologie et résultats

Les effets du projet ont été évalués à partir de données qualitatives et quantitatives collectées dans le cadre d’une enquête. L’enquête qualitative a été menée dans le but de saisir la perception que les producteurs, les vendeurs bénéficiaires et non bénéficiaires ont du projet, de ses résultats, de ses impacts ainsi que de ses perspectives. L’enquête quantitative quant à elle s’est faite sur la base de la construction de l’échantillon des producteurs en trois grandes étapes qui consistent à : déterminer la taille de l’échantillon, sélectionner les producteurs bénéficiaires et choisir les producteurs à interviewer à la fois dans les villages bénéficiaires et dans des villages voisins mais non bénéficiaires du projet.

Sur les 1355 bénéficiaires du projet, un échantillon de 250 bénéficiaires,  soit un taux de sondage de 20%, a été établi. Les bénéficiaires de l’échantillon ont été répartis en deux groupes : ceux de la phase pilote et ceux de la phase de diffusion, proportionnellement à leur poids dans la population de bénéficiaires. S’agissant des non bénéficiaires, la même taille a été retenue. Mais en définitive, 500 producteurs de mangues ont été enquêtés dont 232 bénéficiaires et 268 non bénéficiaires, 80 vendeurs, et 28 exportateurs.

  • Parmi les producteurs qui ont testé les techniques, le taux d’adoption de 89,9% est significativement  plus élevé chez les bénéficiaires.

Les facteurs influençant l’adoption sont de plusieurs ordres. 

  • La variété de mangues dominante dans le verger : la probabilité que le producteur adopte les techniques est fortement liée à la part de la variété « kent » ou « keit » dans la production totale. Par contre, un accroissement de la part de la variété Séwé qui n’est pas prisée par la mouche, réduit les chances du producteur d’atteindre le stade d’adoption.
  • les activités de sensibilisation et de démonstration ont une forte influence sur l’adoption. cependant, les séances de démonstration ont un effet plus important que la simple sensibilisation.
  • le statut « bénéficiaire » du village augmente les chances que les producteurs y résidant adoptent l’une des techniques.
  • le statut « verger voisin d’un verger bénéficiaire » accroit de 20% les chances de l’adoption d’au moins une des technologies du fait des mécanismes de diffusion par mimétisme.
  • le niveau d’instruction du producteur n’a aucune influence sur la probabilité de l’adoption de la technique car ce sont des agents extérieurs qui appliquent les techniques dans les vergers. On constate même que moins les producteurs sont instruits, plus ils ont de chance d’adopter les techniques.
  • Une meilleure maitrise des techniques de lutte contre la mouche des mangues contribuerait à la réduction des pertes et à l’amélioration des rendements à l’hectare.

Sur l’ensemble des 3 années, les producteurs bénéficiaires de la phase pilote ont eu des rendements plus élevés que ceux des producteurs non bénéficiaires ainsi que ceux des bénéficiaires de la phase de diffusion. Une meilleure maitrise des techniques de lutte contre la mouche des mangues due à un temps d’exposition plus long expliquerait ce résultat. Les producteurs bénéficiaires de la phase de diffusion ont obtenu des rendements plus faibles que ceux des non bénéficiaires en 2013 et ils ont réussi, grâce à l’application des techniques, à les rattraper en 2015. Ceci témoigne de l’efficacité de l’application des techniques.

  • La lutte contre la mouche des mangues contribue positivement à l’amélioration du revenu des producteurs.

Les projections faites sur la période 2015-2030 montrent que si la lutte contre la mouche des mangues se poursuivait elle rapporterait un revenu brut qui s’élèverait à 60 milliards de francs constants. Si l’on déduit de ce revenu brut les coûts actualisés d’une généralisation du traitement qui est de l’ordre de 2,8 milliards de francs sur la même période, le bénéfice s’élèverait à plus de 57,2 milliards de francs.

  • Les effets du traitement de la mouche sur les quantités exportées sont positifs.

En supposant que les exportations portent uniquement sur les variétés les plus rentables - Kent, Keit et Palmer - et que leur part dans la production nationale reste constante, on constate des effets positifs du traitement de la mouche sur les quantités exportées. Une projection sur une quinzaine d’années (2015 à 2030) fait évoluer les gains en francs constants de 0,7 milliard par an, soit 10 milliards de francs. Dans le modèle utilisé pour faire ces projections, on a supposé que la part dans la production nationale de ces variétés est constante alors qu’en réalité, au cours des trois dernières années, elle a subi annuellement des augmentations. Ce qui signifie que les gains réalisés ont été sous-estimés.

  • Les impacts des techniques de lutte contre la mouche des mangues sur l’augmentation de la production et sur l’amélioration des conditions de vie des producteurs bénéficiaires sont importants.

Chez les producteurs bénéficiaires, on a enregistré des taux de perte causés par la mouche inférieur à celui des non bénéficiaires de l’ordre de 5 points de pourcentage et une production significativement supérieure de 2 tonnes. Un autre résultat majeur qui est ressorti de l’étude est que les bénéficiaires dépensent plus que les non bénéficiaires pour l’éducation et la santé et que la quantité de viande bovine consommée dans leurs ménages est aussi plus élevée. Ainsi, l’adoption des techniques de lutte contre la mouche des mangues du projet favorise l’investissement dans le capital humain des ménages, la consommation de produits alimentaires riche en protéines comme la viande bovine, renforce la sécurité alimentaire et a un effet positif sur la réduction de la pauvreté.

  • Effets du projet sur les vendeurs

L’intervention du projet au niveau des vendeurs n’a pas abouti à des résultats significatifs. Le nombre d’adoptants de la technologie est très faible, seulement 35,77% (un peu plus du tiers) des enquêtés connaissant la technologie. L’écart entre les pertes des adoptants et des non adoptants n’est pas significatif de 2013 à 2015, même s’ils sont très légèrement en faveur des adoptants. Le seul effet intéressant obtenu est celui des séances de sensibilisation sur les techniques de lutte contre la mouche de la mangue, 159 vendeurs sur les 161 enquêtés ont connu la technologie grâce aux séances de sensibilisation du projet.

Les vendeurs, dans leur très grande majorité, utilisent des paniers et des sacs pour stocker et garder leurs mangues. Ces équipements sont des nids de mouches difficiles à désinfecter et les vendeurs se déplacent de verger en verger avec ce matériel pour la collecte, ce qui est source de ré-infestation des vergers et des mangues saines nouvellement collectées. La promiscuité dans les marchés entre les vendeurs appliquant les techniques et ceux qui ne les utilisent pas annihile l’effet des techniques.

3. Conclusions et recommandations

Le projet de lutte contre la mouche des mangues dans les régions de Dakar et Thiès est pertinent et s’attaque efficacement à un véritable fléau.  La diffusion des technologies de lutte contre la mouche des mangues n’est pas spontanée, une intervention sur le terrain, est indispensable à l’adoption des techniques. La technologie proposée permet de réduire de manière significative les pertes de production et assure une rentabilité élevée en termes de coût-bénéfice. Le projet a eu un impact positif sur le capital humain et la consommation de produits alimentaires riche en protéines et est bien apprécié par les bénéficiaires.

  • Les recommandations ci-dessous permettraient de mieux pérenniser les acquis du projet

Pour les producteurs

  • Un travail de sensibilisation doit être mené pour amener les producteurs à investir davantage dans les vergers afin de maximiser les rendements (clôture, opérations de sanitation, pose de pièges contre la mouche des mangues, etc.). 
  • Un renforcement du nombre de relais paysans par zone pour la diffusion à grande échelle des techniques de lutte contre la mouche des mangues et d’autres technologies agricoles permettrait de lutter plus efficacement contre la mouche.
  • La recherche sur la lutte biologique contre la mouche des mangues et les « ceratitis capitata » ainsi que les fourmis rouges, devait être encouragée dans le respect des équilibres environnementaux (expériences en Casamance des « lâchers parasitoïdes » pour combattre les maladies des mangues) ;
  • Une meilleure coordination des interventions des acteurs étatiques produirait  de meilleurs résultats à des coûts moins élevés.
  • La création de magasins de référence pour la vente des équipements et produits utilisés en vue de faciliter l’accessibilité de ces facteurs dans les villages est une condition préalable à la généralisation de la lutte contre la mouche.

Pour les vendeurs

  • Rendre disponibles les intrants (produits phytosanitaires, pièges, sacs noirs d’enfouissement, etc.) dans les marchés.
  • Assurer une formation pratique à tous les vendeurs sur la reconnaissance des mangues infectées, l’utilisation des techniques, les risques liés à la manipulation des produits phytosanitaires et les mesures de précaution à prendre pour éviter les accidents.
  • Mettre à la disposition des vendeurs des moyens de stockage nettoyables, désinfectables à la place des paniers et des sacs.
  • Prendre en charge tous les vendeurs d’un marché et non un échantillon afin d’éviter les risques de contamination.
  • Aider les vendeurs à se regrouper en organisations de vendeurs afin de faciliter les échanges entre eux, d’assurer la défense de leurs intérêts et de faciliter les formations qui seraient assurées via ces organisations.
  • Au plan institutionnel.
  • La mise en place d’une coordination nationale de la lutte contre la mouche des mangues qui définit les stratégies, les moyens d’action et la répartition des tâches entre les différents acteurs serait un outil efficace dans la phase de généralisation. 
  • La définition d’une politique nationale de lutte contre la mouche des mangues est une condition nécessaire et urgente pour assurer la continuité des efforts engagés par le projet.

C - EVALUATION DE L’IMPACT DE LA DIFFUSION DE MACHINES DE DECORTICAGE DU FONIO

1. Introduction

Ces dernières années, la consommation du fonio a connu un regain d’intérêt en raison des qualités nutritionnelles et thérapeutiques qu’on lui reconnait. Sa production, bien connue des populations du Sud et de l’Est du pays, fait partie des habitudes alimentaires des différents groupes ethniques qui habitent la zone. Il s’y ajoute que le fonio est une céréale rustique qui demande peu d’eau et est capable de pousser sur des sols pauvres et rocailleux. C’est pour cette raison que la valorisation du fonio figure en bonne place dans les politiques de sécurité alimentaire mises en place par le gouvernement. Mais, la production et la diffusion de cette céréale ont longtemps souffert de l’absence d’équipements adaptés pour le décorticage et la transformation, du fonio. C’est qui explique la faiblesse de son rendement et par conséquence, le peu d’engouement des agriculteurs pour cette culture.

Cette situation étant de nature à compromettre l’efficacité des politiques de sécurité alimentaires surtout dans les zones où cette variété est cultivée, la Banque Mondiale a accepté de financer un projet de vulgarisation et de diffusion à grande échelle de la machine à décortiquer le fonio.  Cette technologie a l’avantage de permettre d’obtenir un fonio propre et de faciliter le travail des femmes dans la transformation de cette céréale et sa préparation. Ainsi, dans le cadre du Programme de productivité agricole en Afrique de l’Ouest (PPAAO), 6 machines ont été fabriquées et placées dans les localités de Hamdany (région de Sédhiou), Kolda (région de Kolda), Colibantan et Dialacoto (région de Tambacounda) et Bandafassi (région de Kédougou) sur la période 2010-2011. La présente étude,  réalisée par le CRES, cherche à évaluer l’impact de l’introduction et de l’adoption de cette technologie sur la production et le rendement du fonio dans le projet pilote.

2. Méthodologie et résultats

Pour évaluer les effets de la technologie sur les groupements bénéficiaires, un indicateur qui mesure l’évolution des revenus des groupements sur la période a été calculé. Le taux d’adoption, les raisons de l’adoption ou non de la technologie sur les groupements ont également été déterminés ainsi que les avantages financiers pour les groupements. Les vendeurs aussi ont été enquêtés. Ils ont été répartis en deux groupes, ceux qui vendent uniquement le fonio décortiqué par d’autres techniques et ceux qui vendent le fonio décortiqué par la machine et le fonio décortiqué par d’autres techniques. Un indicateur qui permet de comparer les ventes pour chaque type de fonio a été construit à cet effet. Il ressort des résultats de l’enquête les principales conclusions suivantes.

  • Les raisons de non adoption du projet par les groupements sont surtout d’ordre technique.

Le taux d’adoption mesuré en 2016, c’est-à-dire, bien après la phase pilote, est très faible (20%) pour un groupement sur les cinq. Pour le groupement adoptant, les avantages de la technologie évoqués sont : l’amélioration de la qualité du produit, la réduction de la pénibilité du décorticage, l’augmentation des revenus des groupements de producteurs féminins (GPF), la réduction du temps de travail et l’appréciation des consommateurs du produit final obtenu avec la machine. Ces raisons restent valables pour tous les autres les groupements qui n’ont pas adopté la technologie car durant la phase pilote, ils ont obtenu des résultats satisfaisants. Les raisons de non adoption sont surtout d’ordre technique, notamment les pannes fréquentes de la machine et la non disponibilité des pièces de rechange dans les localités concernées.

  • La machine procure un gain de temps, une amélioration du rendement et de la qualité du produit fini.

Le résultat des comptes d’exploitation révèle une rentabilité qui n’affecte pas significativement  les conditions de vie des membres des groupements. On constate cependant une augmentation constante du revenu qui permet une amélioration faible mais progressive des conditions de vie des membres des groupements et la lutte contre la pauvreté. Les autres effets positifs du projet  sont le gain de temps, l’amélioration du rendement et la qualité du produit fini bien apprécié par les consommateurs. Cependant le coût élevé des intrants et des équipements constituent les principaux inconvénients de l’utilisation de la technologie.

Toutefois, compte tenu de la faiblesse de la production du fonio décortiqué avec la machine, on ne peut pas s’attendre à un effet significatif sur la production nationale. Aucun groupement n’a bénéficié de financement dans la phase pilote, ce qui explique en grande partie la difficulté des groupements à disposer de quantités importantes de fonio à traiter.

  • Les vendeurs adoptent le fonio décortiqué avec la machine à décortiquer le fonio dans leur grande majorité.

Plus de 77% des vendeurs ont adopté le fonio décortiqué avec la technologie. Les raisons de cette adoption sont la qualité du produit et l’augmentation des quantités vendues. Pour le groupe qui vend les deux types de fonio, 70% du chiffre d’affaires est dû à la vente du fonio décortiqué par la machine du projet.

  • Les consommateurs ont une bonne appréciation de la machine décortiqueuse.

Les consommateurs enquêtés ont tous une appréciation positive du fonio décortiqué par la machine parce que plus raffiné, plus propre, de meilleur goût et de meilleure qualité nutritionnelle pour la santé. Cependant ils sont 67% à estimer que son prix est cher par rapport au fonio décortiqué artisanalement.

3. Leçons apprises et recommandations

  • Leçons apprises

Cette étude a permis d’identifier un certain nombre de leçons utiles, notamment :

  • les populations les moins instruites sont les adultes et plus particulièrement les femmes. Elles sont plus impliquées dans la vente du fonio décortiqué par la machine et c’est la population la plus consommatrice de ce fonio ;
  • l’utilisation de la technologie pourrait permettre de lutter contre la pauvreté et le chômage. C’est un moyen efficace de l’amélioration des conditions de vie des femmes car ce sont elles qui s’activent le plus dans la vente du fonio décortiqué par la machine. Elle a aussi permis de diminuer considérablement la pénibilité du décorticage et une amélioration de la rentabilité pour les GPF ;
  • la qualité du fonio obtenu par la machine est un moyen efficace pour l’amélioration des revenus des vendeurs, des GPF et de la santé des populations. Cependant, sans un meilleur taux d’adoption au niveau des GPF la technologie risque ne pas être généralisée ;
  • la nécessité de donner une meilleure formation aux membres des GPF pour la maintenance des machines et la mise en place d’une politique de subvention pour l’achat des pièces de rechange et des intrants permettraient une meilleure diffusion de la machine ;
  • Recommandations

Les principales recommandations à retenir sont les suivantes :

  • Le renforcement de la formation à la maintenance pour améliorer la durée de vie des équipements ;
  • Un appui à la création de petites et moyennes unités de maintenance et de fabrication de pièces de rechange pour assurer la disponibilité des pièces détachées ;
  • La facilitation de l’accès au financement pour les groupements et les vendeurs pour la généralisation et la pérennisation des acquis du projet, la pauvreté en milieu rural ne permet pas aux groupements et aux vendeurs de s’approvisionner correctement en intrants et de développer leurs activités ;
  • L’amélioration de la rentabilité de la machine et sa capacité pour faciliter sa diffusion à grande échelle ;
  • Le renforcement de la communication pour une meilleure vulgarisation du fonio traité avec la machine et la diversification des canaux de communication notamment, l’organisation de séances de présentation au grand public du fonio décortiqué avec la machine ;
  • Le renforcement du dispositif de suivi par les porteurs du projet pour identifier les problèmes dans les meilleurs délais et assurer un dispositif d’intervention d’urgence ;
  • La formation dans les localités, d’artisans aptes à assurer la réparation et la maintenance des machines.